LEGENDES_Somme II


Fabuleux SOMME II

Légendes

Illustration projet multimédia

Il était une fois…

SOMME II « Pour rester fidèle à ce que je suis »… la suite

Le baliseur épris de liberté qui largue ses amarres… la suite

Parfois de l’inattendu surgit dans la vie d’un homme du balisage… la suite

Dans le sillage d’une idylle iodée…la suite

SOMME II, un baliseur sur lequel on peut compter…la suite

Quel est le lien étroit qui unit t’chiot Louis et Clovis, ancien capitaine de SOMME II… la suite

 

Le Somme II

(Thomas Dupont Juin 2019) 

 LIBRE

De mauvais augure, les nuits noires et profondes sont les plus propices à quelque forfait mais si à cela s’ajoute un épais brouillard, on imagine aisément l’appel à errer des démons les plus fous.

C’est au cours d’une de ces nuits, dans l’ambiance glaciale de février, Quai Lejoille, sur le port de St Valery, que se met en place le théâtre d’une maléfique manigance.

Peut-être fallait-il qu’arrive cette nuit fatidique, la nuit parfaite, patiemment attendue, ruminée, préméditée ?

Il faut dire que l’atmosphère épaisse et envoûtante s’y prête, à peine devine-t-on les halos blafards des réverbères qui diffusent des taches lumineuses, floues, flottantes et incertaines. A peine entend-on quelques reliquats des voix de flâneurs tardifs qui se diluent et se perdent dans la matière gazeuse humide quasi palpable du sombre brouillard.

Au niveau des quais, sont habituellement amarrés quelques bateaux à côté de l’emblématique SOMME II, l’ancien baliseur de la baie, classé Monument Historique. On en devine la présence grâce aux clapotis des vagues sur sa coque et aux cliquetis des accastillages. Dans cette « purée de pois » ces précieux indices sonores permettent de ne pas choir dans le port en franchissant dangereusement le bord du quai.

Mais nulle crainte à avoir ici pour qui mal pense, plus que jamais, tout est incognito, fantomatique, invisible, on pourrait se sentir invulnérable, hors d’atteinte. Toutes les stratégies morbides seraient-elles permises ? Là à l’abri de tous les regards et autres témoins, on ne peut qu’imaginer le geste intentionnellement destructeur, iconoclaste et lâche du malfaisant, dans ce qui va suivre…

Eh bien oui, ce qu’aucun marin digne de ce nom n’oserait projeter, souhaiter et même penser par pur respect et humilité face à la moindre embarcation ou même simplement par superstition et peur d‘attirer les foudres des spectres des abysses.

Eh bien oui, l’entreprise sacrilège a certainement bien lieu, une main coupable armée d’un instrument tranchant sectionne méthodiquement les amarres dédiées à SOMME II, passant d’un anneau à l’autre, sûrement à tâtons une pareille nuit.

La chose est entendue, ce n’est pas le fruit du hasard. Le plan machiavélique repose bien sur la volonté avérée d’une nuisance irrémédiable et de surcroît au moment précis du flot d’une marée de vives eaux.

C’est bien SOMME II qui est visé, saboté !!!!

Comment est-ce possible, lui ce vaillant navire qui pendant un demi-siècle a rendu tant de services aux gens de la mer en balisant le chenal d’accès à la Manche, ou en sauvant de la noyade tant de rescapés piégés par les flots et les violents courants, lui, fierté des habitants de la baie, symbole de fidélité et de sécurité…Lui, le bateau de tous !!!

Le calcul du malfrat est certes cynique mais particulièrement malin.

Les amarres rompues, le navire est livré à lui seul face à la puissance d’une forte marée montante, le désastre bien que non visible cette fameuse nuit est imminent.

Nul n’est besoin d’être devin ou expert pour comprendre qu’une masse en déplacement égale à 78 tonnes, a une force d’inertie monumentale accentuée par la puissance du courant, possède une capacité de destruction massive. De toute évidence, porté par la marée SOMME II devrait bousiller une grande partie des pontons, des élégants voiliers, et des coquilles de noix du port de plaisance situé en amont.

Pour ce brigand, à défaut de voir son œuvre dans cette dense obscurité, il ne lui reste plus, pour se délecter, qu’à attendre le barouf occasionné par ce fracas. Puis, sauf à être piégé par les débris du massacre, le baliseur pourrait continuer sa course folle, aspiré cette fois par le jusant, jusqu’à …qui sait…perdu à jamais au beau milieu de la Manche.

Mais qu’a-t-il donc fait pour susciter autant de haine ?

Tel aurait dû ou pu se dérouler le scénario  fomenté par ce bandit, mais ce serait faire un affront à la réalité des éléments. Ce vilain lascar est certes nocif mais peu éclairé.

En vérité, la dynamique des marées dans le port de St Valery relève d’une tout autre logique. En fin de parcours, le flux vient se heurter aux portes des écluses maritimes pour générer un retour de courant proportionnel à la force d’impact de l’eau. Justement, c’est ce qui a permis à SOMME II de bénéficier de la conjugaison de ces courants opposés qui agissent en tempérant les forces actives. Lui, sait tout cela.

Ainsi le port de plaisance a été épargné, le carnage n’a pas eu lieu !!!

A la faveur de ce flot quelque peu assagi, toujours dans la plus pesante noirceur atmosphérique, SOMME II n’a pas démenti sa réputation de « bateau sûr et stable » selon Francis Dallery, son concepteur. Il s’est laissé glisser, a doucement pivoté et dérivé gentiment dans l’étroitesse du port comme guidé par la pensée de son cher capitaine dans la tactique de sortie habituelle du port depuis 70 ans, et non loin de là, à 1km face à la place, bien nommée des Pilotes, s’est proprement et joliment échoué sur un banc de sable accueillant. Proue pointée vers la ville, tranquillement stable en attendant l’hypothétique arrivée de « Bébert » le capitaine.

SOMME II, fidèle à sa réputation,  nous a sûrement signifié qu’il ne démérite pas et qu’il est une fois de plus digne de confiance. 

Pourtant qu’elle ne fût pas la stupeur du capitaine « Bébert » apprenant par des valéricains eux-mêmes surpris de ce mystérieux échouage, que SOMME II s’était installé sur ce banc de sable au sec faisant le beau avec panache non sans une certaine arrogance.

Pour Bébert, c’est une toute autre version, « Pépère », comme il surnomme tendrement le bateau a une âme, il s’est humanisé aux contacts des gens de la mer qu’il a toujours accompagnés, il est tellement lié à l’histoire et à l’activité des hommes qu’il en est totalement imprégné, « SOMME II est bien plus qu’un bateau, c’est un symbole vivant ! »

D’ailleurs, à défaut de parler notre langage, SOMME II s’exprime quand même grâce à la musique de son moteur connue de tous. Il a même adopté quelques-uns de nos comportements : docile, oui mais avec un caractère coriace. « Bébert », le capitaine, ne dirige pas, ne pilote pas «  Pépère » le baliseur, il négocie avec lui une véritable collaboration dans une singulière et tendre complicité. Ils fonctionnent en harmonie.

Quant au voyou de l’affaire, auteur des faits toujours impunis, malgré les ragots et autres commérages, qu’il garde bien à l’esprit que SOMME II est une mémoire flottante et qu’il se souvient au plus profond de sa coque du bien qu’on lui a fait tout autant que du mal !!!!

Mais, halte là, ne pendons personne à la grande vergue en toute hâte.

Quiconque n’a pas plaqué l’oreille tout contre un large coquillage finement spiralé ou se diffuse l’écho de la mémoire des lieux, ne peut tirer de conclusions. C’est seulement les nuits glacées d’hiver enveloppées d’un dense brouillard comme cette mémorable nuit qu’on peut y entendre entre autres tintamarres de cornes de brume, un arrière fond de ricanements. Cette présence sonore se fait de plus en plus audible et se précise sous forme de percussions bien cadencées qui ne sont autre que le timbre typique du moteur de SOMME II.

Le précieux coquillage est expansif, il en dit long. Le verdict est là à portée d’oreilles pour qui n’est pas sourd. Le suspense a assez duré. SOMME II a le cœur assez noble pour avouer sa farce dont elle n’est ni la première ni la dernière. A chaque nuit semblable, seul il se libère des amarres pour une escapade à l’invitation de la baie, sa baie, son amie dont il est si familier. Qui mieux que lui peut la comprendre, l’amadouer et l’honorer.

Au contact des hommes, il a pris goût à l’aventure et à la liberté, il s’échappe en catimini, non pas par insoumission mais pour simplement prouver qu’une telle chose est possible, rien de plus.

Quand la réalité dépasse la fiction, les apparences sont parfois trompeuses. 

Association Somme II

Christian Porquet

Mars 2021

Le marin du Crotoy

(Association Somme II/Thomas Dupont/ Ecole primaire du Crotoy/mai 2021)

C’est l’histoire d’un jeune marin du Crotoy…

Ce jour-là, comme souvent, il traverse la baie à pied pour rejoindre le port d’en face, St Valery. Là, il retrouve ses 2 collègues, deux vieux loups de mer. Ils s’apprêtent tous les 3 à embarquer sur le baliseur de la baie de Somme, le mythique SOMME II…

Une journée peut-être pas comme les autres…

Il était une fois…



Ecouter la suite de l’histoire en cliquant ci-dessous

Dans le sillage d’une idylle iodée…

 

« Beau comme la rencontre fortuite d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection » Lautréamont, poète français du XIXème siècle cher aux surréalistes.

Les rencontres ne sont pas toujours aussi insolites et improbables. Même si on dit souvent que le hasard fait bien les choses, il ne les invente  pas, il s’ingénie à les faire vivre.

 

Il faut d’abord imaginer le théâtre des évènements, effectivement, il y a toujours un point de ralliement fétiche, un décor symbolique, un lieu magnétique qui fait office de témoin de circonstance. Et là, justement, c’est l’ATSO prête à nous en conter. « Ça ne pouvait qu’arriver, à force de tanguer et de s’amariner  à l’unisson » ! Pour une belle rencontre, c’est une belle rencontre, si peu fortuite soit-elle. Le poète avisera.

 

Pour preuve, elle c’est une vedette bien profilée, élégante, pimpante et réactive. Elle se nomme ESQUINA. Joli nom pour un bateau de travail. Au service des Phares et Balises, cette baroudeuse sillonne la Manche de Dunkerque à la baie de Somme après avoir bourlingué dans d’autres horizons. Toutes les balises visitées ont intérêt à bien se tenir, elle ne plaisante pas avec la sécurité, elle en est la gardienne.

Lui, c’est un costaud bien membré, un travailleur infatigable parfois un peu balourd, mais tellement attachant. L’emblématique SOMME II, bateau de travail, baliseur de la baie de Somme également au service des Phares et Balises, veille consciencieusement sur la bonne discipline de ses 60 bouées jalonnant le chenal jusqu’à l’exutoire du fleuve. C’est du sérieux, l’espièglerie de la Somme s’obstine à gagner la mer en divaguant au gré des marées et des tempêtes, elle est difficile à dompter et joue avec ses nerfs. Mais lui est stoïque et intraitable.

De toute évidence, ces deux-là se connaissent bien. Ils sont nés sous le même toit en 1950, sûrement carène contre carène dans les Chantiers AUROUX d’Arcachon. Faits du même bois, ils ont pris forme entre les mains expertes des maîtres charpentiers de marine. Ça crée des liens intimes indéfectibles, une complicité à toute épreuve.

Voilà donc nos deux protagonistes, au caractère bien trempé, qui ne manquent  pas d’exprimer leurs aptitudes singulières à dompter les situations les plus houleuses. Elle, imperturbable dans la tourmente des éléments est taillée pour ça, il n’y a qu’à voir sa coque fuselée et soulignée d’une longue quille longiligne. Lui, au contraire, avec son faible tirant d’eau, en profite pour « rouler sa caisse », il fait mine de gîter pour mieux éclabousser. Il peut même à loisir s’exhiber fièrement torse allongé sur un banc de sable bien au sec et fanfaronner avec son ventre plat bien musclé. Il n’y peut rien c’est sa nature, on l’a conçu pour pouvoir s’échouer, il en profite.

Tous les deux se retrouvent régulièrement à l’ultime limite de leur bassin d’intervention et point de rencontre fatidique au moment de l’étale, autour de l’ATSO. Vous savez, cette grosse balise d’atterrage à cloche qui signale l’entrée nord de la baie de Somme. Peinte en rouge et blanc, elle est inratable. Elle sert aussi de point d’ancrage aux bateaux de pêche et aux caboteurs en attente du flot pour enfin s’engager dans la passe du chenal entre les bouées S1 et S2. C’est précisément là que se joue un étrange et ambigu ballet où s’entremêlent d’une part une activité de maintenance purement professionnelle des équipements de la bouée et d’autre part, ce qui pourrait s’apparenter à une sorte de parade expressive voire lascive. Les retrouvailles sont excitantes. Ni voyons aucune indécence, c’est une noble et sincère affection. Mais là, c’est une autre histoire.

 

Il n’est que de constater comment SOMME II vire de bord nonchalamment autour d’ESQUINA, la taquine de petits abordages provocateurs à fleur de bordé. Quant à ESQUINA, non moins timide, elle  esquisse de légers frôlements proue contre proue, quand ce ne sont pas des balancements de poupe aguicheurs, plus que sensuels, en vent arrière. Il faut les voir dans les roulis, en harmonie parfaite, surgir à la crête des vagues puis disparaître dans le creux de la houle telle une danse légère et voluptueuse sur les ondes au tempo bien réglé. La mer semble les bercer, leur appartenir et leur offrir un instant privilégié et intemporel, elle est leur alliée et de connivence, c’est évident ! Sans vouloir faire trop de remous, Poséidon lui-même en resterait médusé.

 

La valse des troublants entrelacs et l’effervescence écumeuse des sillages qui en découlent traduisent une activité jubilatoire intense. Eros a souqué ferme ! D’ailleurs, une douce odeur marine chargée d’iode et de fraîcheur plane et embaume l’atmosphère en formant une légère brume avec panache en forme de vortex comme un voile de pudeur.

 

Tous les habitants de la baie qui n’entrent pas dans la confidence en sont persuadés, ils connaissent bien cette spirale brumeuse qui enveloppe l’ATSO, mais ils prétendent qu’il s’agit d’un phénomène météorologique naturel et périodique. C’est comme d’habitude. Pourtant il aurait suffi de tendre l’oreille à la brise marine venue de l’ouest pour être charmé par une musique complexe sortie du corps des deux épris, telle une clameur palpitante, une ritournelle bien rythmée au son des mécaniques au grand cœur. 

© : Parc Marin des estuaires picards et mer d’Opale

Mais alors, où sont les capitaines  et leurs matelots ? Qui donc tenaient les barres, qui sont les maîtres à bord ? Auraient-ils été aspirés par l’hypnotique bleu outre-mer d’une liqueur trop saline ou une émanation abyssale pénétrante et paralysante  leur aurait-elle fait perdre de vue tous les amers ? A moins qu’ils n’aient été ensorcelés et captifs du chant des sirènes. On préfère croire que l’attraction entre ESQUINA et SOMME II est tellement puissante et envoutante qu’une brèche s’entrouvre tel un chavirage qui renverserait et absorberait la réalité, celle de la raison au profit de la passion. Juste le temps de l’exultation.

Voilà, cette petite fenêtre qui s’est ouverte dans l’infini du large, se referme et s’estompe comme un songe hors du temps, dans l’espace gris bleuté. Matisse aurait adoré !

Alors, finie l’intrigue ? La mer reprend ses droits, vite c’est l’heure de la marée, il est temps d’appareiller. Comme si de rien n’était, chacun reprend le cap en direction de son port d’attache respectif. Mission accomplie. Proue à proue, ESQUINA vers le large en direction de Boulogne, SOMME II zigzagant entre les balises du chenal en direction de St Valery. Ne reste sur place que l’écho de leur moteur qui s’insinue et  s’évapore depuis  l’ATSO dans le murmure du vent noroît.

…Jusqu’à la prochaine révision de l’ATSO, prétexte à inaugurer un nouveau chapitre à l’orée du mystère. 

Laissons-nous emporter par tout fanal bien inspiré.

Association Somme II

Christian PORQUET

Mars 2021